« La Singularité Douce » de Sam Altman : un manifeste brillant, mais à sens unique
Le 15 juin 2025, Sam Altman, PDG d’OpenAI, publiait sur son blog personnel un texte intitulé The Gentle Singularity. Une version traduite est rapidement parue dans la revue Le Grand Continent. Ce manifeste, d’une élégance rhétorique indéniable, projette une vision du futur où l’intelligence artificielle, loin de menacer l’humanité, l’amplifie harmonieusement.
Mais à bien le lire, ce texte dit autant par ce qu’il affirme que par ce qu’il tait.
Une vision séduisante : l’IA comme prolongement harmonieux de l’humain
Sam Altman y décrit une trajectoire où l’IA devient une extension bienveillante de notre intelligence collective. Il évoque un futur proche, dans lequel les modèles deviennent des agents autonomes, assistent la recherche scientifique, résolvent des problèmes majeurs, et deviennent progressivement capables de comprendre, d’agir, voire de créer. La promesse est grande, et en apparence profondément humaniste :
« Nous construisons un cerveau pour le monde. »
Cette phrase résume la volonté de proposer une nouvelle forme d’infrastructure cognitive à l’échelle planétaire.
Une telle vision s’inscrit dans la tradition technologique américaine : optimiste, unificatrice, marquée par l’idée que la technologie peut résoudre les problèmes fondamentaux de l’humanité. Mais elle entre difficilement en résonance avec les exigences démocratiques européennes, plus sensibles à la pluralité des usages, à la protection des droits fondamentaux et à la question des contre-pouvoirs.
Une métaphore fallacieuse : « cerveau mondial » ou miroir statistique ?
Ce type de formule, aussi inspirante soit-elle, est scientifiquement trompeuse. Un LLM (modèle de langage de grande taille) n’est pas un cerveau. Il ne pense pas. Il ne comprend pas. Il prédit, sur la base de corrélations linguistiques. En présentant ces outils comme des consciences émergentes, Altman alimente une forme d’anthropomorphisme technologique, déjà problématique dans le débat public.
Ce que rappelle Yann LeCun, directeur scientifique IA chez Meta, c’est que ces modèles ne possèdent ni mémoire sémantique réelle, ni compréhension causale. Leur efficacité est fascinante, mais leur intelligence est une illusion d’optique.
Une régulation souhaitée, mais creuse
Altman appelle à une régulation responsable et mondiale. Mais les termes restent vagues. Il ne parle pas d’institutions, de sanctions, ni même de systèmes de certification clairs.
Comme le souligne Cédric Villani, la souveraineté numérique ne peut pas reposer sur des engagements de bonne foi. Une régulation sans contre-pouvoir est une façade. Et l’Europe ne peut pas se contenter de suivre les récits américains.
Là où les États-Unis ont tendance à considérer la technologie comme un moteur à réguler a posteriori, l’Europe, elle, cherche à anticiper, structurer, encadrer. Ce décalage rend l’appel à une régulation « harmonieuse » difficile à transposer sans perte de substance.
Des silences lourds de sens
Ce manifeste néglige également plusieurs enjeux critiques :
- La consommation énergétique massive des modèles actuels ;
- Les usages militaires ou de surveillance des IA ;
- L’impact social sur les métiers cognitifs ;
- Les effets cognitifs sur les individus et la démocratie.
Autant de thèmes que Kate Crawford, chercheuse en éthique de l’IA, ne cesse de documenter. Omettre ces dimensions revient à proposer une vision volontairement incomplète.
De nombreuses voix européennes et francophones rappellent que la technologie n’est jamais neutre. Elle est porteuse d’un projet de société. Le nier, c’est laisser ce projet être écrit ailleurs.
L’illusion de la « démocratisation »
Altman parle d’une IA accessible à tous. Mais dans les faits, cette accessibilité est conditionnée : abonnements payants, infrastructures puissantes, capacités d’usage. Derrière la promesse d’ouverture, on retrouve les logiques classiques de concentration du pouvoir.
Une véritable démocratisation supposerait un accès libre, des compétences partagées, et une gouvernance décentralisée. Dans les PME françaises, dans les collectivités locales, dans les espaces associatifs, la démocratisation de l’IA ne passe pas par la création d’agents autonomes. Elle passe par la formation, l’appropriation, le temps long.
Une utopie stratégique, pas un contrat social
Comme le dirait Daniel Dennett, prêter une volonté à une machine qui parle, c’est perdre pied avec la nature même de l’intelligence humaine. Et c’est précisément ce que ce texte encourage : une fusion imaginaire entre technologie et humanité, sans même en interroger les limites, les dérives ou les contre-pouvoirs.
Ce texte est une narration stratégique. Un manifeste de leader. Une vision du monde très orientée, mais habillée d’harmonie.
Conclusion : relire entre les lignes
Altman ne signe pas un texte anodin. Il propose un cadre mental, un horizon, un lexique.
Mais il ne répond à aucune des grandes questions qui devraient aujourd’hui structurer notre rapport à l’IA :
- Qui la contrôle ?
- Pour quels usages ?
- Avec quelles limites ?
C’est pourquoi ce texte, bien que brillamment formulé, n’est pas un projet commun.
Il est temps de reprendre la parole, de multiplier les contre-récits, et d’imaginer une IA vraiment partagée, réglementée, située.
Sans cela, nous continuerons à confondre la puissance du verbe avec la vérité de ce qu’il cache.
